article: "Les adultes face à la victimisation adolescente (3)"

De mes expériences, je constate l’agacement voire l’exaspération de nombreux adultes face à la plainte lancinante et la victimisation récurrente d’adolescents.

 

Il y a ce parent qui, interpellant son grand enfant à propos de ses résultats scolaires insatisfaisants, se voit opposer que « le prof est nul » ou que « ce qu’on fait n’est pas intéressant et ne sert à rien ».

Il y a cet adolescent passif du fond de la classe qui répond à son enseignant sur la leçon ou l’exercice du jour en soufflant, en râlant ou disant l’injustice du moment.

Ou encore ce jeune placé en institution d’éducation spécialisée qui peine à définir et tenir un projet d’orientation scolaire ou professionnelle. Il engage une formation, puis s’arrête ; mobilise l’énergie de l’équipe éducative sur un apprentissage, puis abandonne. Il parle, comme un refrain, de tous ceux qui ne l’aident pas et « qui font tout pour que je me plante ».

Il y a cet adolescent et ses copains qui, après leur match de foot, montent dans la voiture d’un parent et se confirment que leur défaite est due à l’arbitre, puis à certains joueurs de l’équipe (non présents dans le véhicule).

Et il y a ce jeune convoqué dans le bureau d’un magistrat pour des délits commis, qui affirme qu’il n’est pas l’auteur de ceux-ci malgré les preuves présentées, ou qui déclame et répète des raisons qui l’ont poussé à agir. Ce même adolescent dira à la sortie de l’audience à son parent ou à l’éducateur présent que « le juge est un batard ».

 

Et toutes ces autres situations, individuelles ou collectives que nous connaissons tous, dans des registres et des intensités divers.

Cette victimisation recouvre deux registres dans son expression :

  • La plainte de soi, ou sur soi

  • L’hyperresponsabilisation d’autres, s’exprimant par le jugement, la culpabilisation, l’agression ou l’abandon, de façon généralisée

 

Elle a différentes fonctions :

  • Faire peur, parasiter voire paralyser la relation, faire perdre à l’autre le contrôle suffisant de l’instant,

  • Limiter l’autorité voire lui faire perdre pied,

  • Permettre la fuite, s’extraire en terme de responsabilité à venir

  • Manipuler l’autre dans sa posture, son objectif, sa pédagogie…

  • Activer et vérifier chez l’autre le degré de sympathie ou d’antipathie à l’égard de ce qui se dit et de celui qui le dit (tel au cours d’un entretien éducatif)

  • Se représenter le monde divisé de façon manichéenne : ceux qui partagent cette vision (amis) et ceux qui s’y opposent (ennemis potentiels ou avérés)

  • Mais aussi exprimer de façon disproportionnée, une blessure, une souffrance, une violence subie, une injustice, de l’instant ou passée, au risque que la disproportion de la plainte ou de la généralisation sur les autres rendent inaudible la part légitime contenue dans celles-ci.

  •  

En effet, même si d’autres motivations telles que citées ci-dessus peuvent agir, l’activation de la victimisation prend appui sur une part blessée historique et/ou de l’instant, de l’adolescent concerné.

 

L’adolescent se sait ou s’estime victime, et il a le sentiment d’avoir été nié, bafoué, malmené sur cette dimension là.

Il cumule donc un passif, insuffisamment considéré avec bienveillance et fermeté par les adultes, de situations où il y a eu violence et injustice à son encontre, au risque de coller à ce passif (comme grille de lecture) et ce qu’il active chez lui (en termes de conduites) pour comprendre et répondre à la situation du moment, quitte à re-agir la violence et l’injustice.

 

Ce qui nous empêche de reconnaitre la blessure avec empathie, c’est qu’elle n’est d’abord pas nommée comme telle. Elle est camouflée derrière un autre sujet plus actuel, moins impliquant. Et elle peut prendre une forme folle, portée par le monstre adolescent et la disproportion due à celui-ci (voir article « qui sont ces adolescents ? »).

 

Nous sommes tentés alors de verrouiller l’espace, d’interdire l’accès à la discussion ou à soi de ce monstre adolescent qui nous est étranger, peut nous faire peur et nous semble illégitime.

 

Reprenant cette idée du monstre adolescent développé dans un article précédent « qui sont ces adolescents ? », nous pourrions ici préciser cette notion de monstre en distinguant deux types de monstres présents chez chacun (concept développé par Charles Rojzman en formation de Thérapie Sociale) : un monstre blessé, passif, victime et un monstre armé, actif, agresseur.

 

Qu’est ce qui nous permet de bloquer le monstre blessé adolescent pris dans sa plainte?

 

Notre monstre adulte, armé, qui s’impose, « ferme des clapets », fait peur avec son regard noir, juge et condamne, excluant, humiliant ou indifférent, qui peut répéter jusqu’à faire pleurer. L’activation du monstre de l’adulte vise à soumettre, à limiter la parole et la plainte de l’adolescent. Cela suffit dans de nombreuses situations et avec certains adolescents. Ils acceptent de taire, de faire taire leur monstre et l’adulte a repris le pouvoir.

 

Avec d’autres jeunes, dans des situations plus insécurisantes, là où la légitimité de la figure d’autorité n’est pas suffisamment ou pas du tout assurée, l’adolescent constatant que sa plainte est étouffée, pourrait mobiliser son autre monstre, armé, actif, mobilisant des attitudes agressives, méprisantes, d’indifférence ou de manipulation.

 

Qu’est ce qui nous permet de prévenir chez l’adolescent le surgissement du monstre armé au secours de son frère blessé et rejeté, (élan de rébellion) ?

Deux types de ressources :

  1. Notre monstre blessé qui par peur, va faire alliance, complicité et activer notre « cocooning » du monstre blessé du ou des adolescent(s) présents ou encore se replier dans sa grotte (se faire oublier). Pour se garantir la paix ou plutôt la non agression (ce qui très souvent ne garantit pas la paix), le monstre blessé mis en avant par l’adulte va adhérer ou se soumettre à la vision avancée par le jeune, ne parvenant pas à réguler le propos de l’adolescent dans son aspect disproportionné et offensif. L’adulte ne va pas au bout du désaccord pourrait-on dire. Mais il n’en pense pas moins et s’en plaindra à ses pairs.

  2. Notre monstre armé capable d’user de tout un arsenal personnel, professionnel, institutionnel ou social pour maintenir, contenir ou asservir le monstre armé de l’adolescent.

 

Dans certaines situations, l’adolescent (ou un groupe) et son monstre armé s’ancre dans leur logique. Il y a là le risque d’un emballement, d’un rapport de force exacerbé et de niveaux de violence importants.

Et malgré (ou du fait) les violences réalisées pour tenter de contrôler ces jeunes, parfois, certains adolescents s’enferment dans une diabolisation de l’adulte, de la règle, de la Loi.

Ils se fondent alors sur une vision où seuls leurs besoins et leur satisfaction doivent être garantis et s’engagent dans des pratiques délinquantes ou criminelles, confrontés à la répétition de ces rapports de force dans les endroits qu’ils ont eu à fréquenter. Ces conduites, prenant appui sur des blessures, seront renforcées par les endroits et contextes qu’ils auront à fréquenter (« milieu délinquant », police, justice, prison…).

 

Ce n’est pas le ou les monstres dans leurs aspects différents (blessé ou armé) le problème. Tout comme la violence est à voir d’abord comme une solution, même partielle.

Ils sont là, sommeillent ou s’agitent en chacun de nous en fonction de nos événements et sont également à considérer comme des ressources utiles en cas de danger.

 

Ce qui pose problème et nuit durablement à la sortie de la victimisation et donc à la responsabilisation des adolescents, c’est cette non conscience pour ne pas dire ce déni adulte de leur part monstrueuse qui empêche les adolescents d’accéder à la leur, et qui empêche d’accéder à la blessure sur laquelle s’est fondé ce monstre et à laquelle est conditionné son apaisement.

 

Chez nous adultes, cette monstruosité avec ses stratégies que nous agissons, bien souvent malgré nous, auprès de l’enfant, puis de l’adolescent et que nous faisons vivre à nos dépends dans nos relations adultes encore aujourd’hui, est présente.

 

La méconnaissance voire l’inconnaissance de ses monstres par l’adulte favorise leur survenue démesurée (et donc l’injustice ressentie par l’adolescent, renforçant sa plainte ou sa diabolisation d’autres), l’autoritarisme (générant rapport de force et rapport de soumission/rébellion) ou son pendant qu’est la passivité (voir ces adultes dans les transports en commun, blessés par des comportements adolescents, dont les montres armés « bouillonnent à l’intérieur des corps », portant le masque de l’indifférence ; leurs monstres blessés leur rappelant dans ces instants à quel point ils sont insignifiants et ne peuvent rien faire pour changer la situation).

 

Comparativement aux monstres adolescents, nos monstres adultes ont gagné en puissance, en subtilités, ils se sont professionnalisés pourrait-on dire, intégrant dans leur arsenal la force de l’institution ou du système.

 

Il est donc urgent de soutenir les adultes (et plus particulièrement ceux qui ont la charge d’éduquer, de transmettre, de soigner notre jeunesse) et les adolescents dans la connaissance, la conscience de ces mécanismes qui nuisent aux uns, aux autres et au bien commun. Il y a une urgence à prendre soin de toutes ces relations.

 

Pour cela, les adolescents et les adultes que nous sommes ont besoin d’être reconnu dans leur part victime, leurs blessures et souffrances liées aux violences subies, d’être vu avec attention, empathie dans leur victimisation et leur diabolisation des autres, hors des enjeux habituels du type « ça ne se fait pas de dire ça » ou « t’es vilain quand tu parles comme ça ». Les gens ont besoin d’espaces réparateurs dans lesquels ils pourront se montrer, se découvrir, se confronter, se reconnaitre et se réconcilier avec eux-mêmes et les autres.

 

Découvrir son monstre, le connaitre, l’observer, le reconnaitre dans sa légitimité, dans sa part utile (en cas d’agression, d’injustice), dans sa part blessé, le soigner, lui être attentif, apprendre à l’aimer avec ce qu’il est, voir ses armes et en connaitre la provenance, l’apaise.

 

 

Jérome voisin, i-care, intervenant en thérapie sociale

 

 

Nb : les idées et notions abordées dans ce texte sont issues de la pensée de Charles Rojzman et participent du processus de Thérapie Sociale