article : " Relation d’aide : une nécessaire sensibilité aux peurs, aux fantasmes et à la violence" (3/3)

 

Selon E.T Hall, tel qu’abordé dans les articles précédents, dans son approche de la proxémie (« distance physique qui s'établit entre des personnes prises dans une interaction » in La dimension cachée, Paris, Points, 1978), les circonstances habituelles de la distance intime sont :

Le soutien, la protection.

L’érotisation, la sexualité.

La violence ; corps à corps destructeur.

 

Rapportées à la question de la distance professionnelle dans la relation d’aide et au renforcement de la posture d’aidant, nous pouvons supposer que ces circonstances agissent de façon massive ou subtile, généralisée ou singulière tel que :

 

  1. Cette première dimension de soutien et de protection (développée dans l’article précédent intitulé « Relation d’aide : vers l’intime, ses opportunités et ses risques (2) ») suppose que l’intime suffisamment créé entre l’aidant et l’aidé permette de partager et de dialoguer de la réalité de l’aidé, de ses blessures et souffrances, fragilités et vulnérabilités et aussi de ses ressources réelles. Ce dernier doit être suffisamment garanti d’être accepté dans tout ce qu’il est, considéré et soutenu.

    Cette relation de soutien peut, malgré notre attention, faire peur.

    Peur de l’aidé, qui n’a pas eu l’opportunité de vivre ce type de relation bienveillante, renvoyant à un jugement sur les relations qui ont été les siennes (parentales en particulier). Peur d’un aspect régressif contenu dans la relation d’aide, c'est-à-dire une position qui peut être celle de l’enfant impuissant et dépendant. Peur qu’on ouvre des portes restées jusqu’alors closes à juste titre, et qu’on le laisse trop s’en débrouiller.

    Peur de l’aidant, d’être pris dans une relation lui renvoyant une toute puissance et lui faisant trop porter et supporter seul ; peur d’être noyé dans les profondeurs de l’intime de cet autre, donc peur de sa propre impuissance. Peur de sa violence, de ses jugements. Et sans doute d’autres peurs encore.

    Afin de faire baisser ces peurs et de limiter les risques contenus dans celles-ci, j’ai appris dans mon cursus de formation en Thérapie Sociale et vérifié par l’expérience qu’il est nécessaire de clarifier pour soi et avec l’autre ce que nous souhaitons, ce que nous ne voulons pas, ce que nous pouvons réaliser ensemble, garantissant à soi et à l’autre une liberté suffisante ainsi qu’un cadre négocié, revisités en fonction de ce qui se vit dans la relation.

     

  2. « La mission et l’intime de la relation de soutien et de protection » valorisés par l’aidant professionnel ainsi que sa volonté d’initier une relation d’aide chaleureuse (d’une infirmière envers un malade, d’un travailleur social envers une personne en difficultés, d’un thérapeute envers son patient) peuvent créer une confusion, un fantasme (vision déformée de la réalité) chez l’aidé des intentions de ce professionnel. L’aidé peut alors supposer une séduction à l’œuvre entre eux et érotiser la relation. Un professionnel peut également user de sa capacité à séduire facilitant l’entrée en relation, détournant les objectifs de celle-ci. Il peut initier et entretenir des fantasmes liés à cet aidé, et parfois même passer à l’acte. Il parait donc fondamental que l’aidant soit entrainé à travailler ce qui le manipule ainsi que sa capacité à manipuler.

     

  3. Dans sa troisième dimension, l’intime révèle la violence. Tant que nous sommes dans une relation où la distance entre nous est « sociale », nous pouvons voir des éléments de la personnalité de l’autre (aussi à partir de ses masques) mais n’accédons pas à sa personne intime. L’intime de l’autre c’est sa vie émotionnelle dont ses tristesses, ses visions dépressives de sa vie, de la vie ; ce sont aussi ses colères et agressivités qui peuvent être destructrices ; c’est l’enfant blessé, impuissant, qui est en lui mais aussi sa part agissante, auteur de violences, sa part toute puissante. En tant qu’aidant, nous sommes massivement mobilisés par la part souffrante de l’autre. Autrement dit, prendre en charge le blessé, le cassé, la part victime, victime de la violence (des autres, de la vie (maladie)…) fait partie de nos motivations profondes à s’être professionnalisé en tant qu’aidant. Et offrir la dimension de soutien et de protection à celui qui souffre dans son intime est le cœur de métier de nombreux aidants. Mais nous avons bien souvent minimisé que cette dimension victime est associée à une impuissance qui suscite de la violence en réaction. Ce sont ces malades qui sont exécrables et humiliant avec le personnel hospitalier ; ces jeunes placés en institution qui agressent ou rejettent les intervenants psycho-socio-éducatifs ; et bien d’autres situations encore…

    Accéder à l’intime de ces autres souffrant dans le cadre d’une relation d’aide, c’est accompagner cette part victime de la violence, mais aussi accepter de se confronter et d’accompagner la violence agie par ces autres.

    Or, cet enjeu spécifique à la relation d’aide me parait insuffisamment reconnu et travaillé par les professionnels de la relation d’aide, tout secteur confondu.

    Pourtant la violence agie des personnes souffrantes peut générer impuissance, jugement, et engager les professionnels dans deux grandes tendances :

    - Le cocooning, c'est-à-dire l’hyperprotection centrée sur le coté victime de l’aidé ; soins enveloppants, satisfaction maximum des besoins du patient ou du bénéficiaire avant même que celui-ci ne les laisse apparaitre. Tendance « aidant sympathique »

    - La distanciation, pouvant prendre la forme d’une froideur, d’une rationalisation, d’un autoritarisme, centrée sur la part violente de l’aidé qui est à stopper. Tendance « aidant antipathique »

    Dans ces deux tendances, l’intime est tronqué. La réalité de ce qu’est l’autre, de ses besoins, de ses ressources, de notre capacité à l’accompagner est simplifiée et va empêcher le soin tel que nous pourrions le souhaiter.

 

L’expérience des aidants que je rencontre et accompagne les rend sensibles à ces dimensions de la relation d’aide et ces enjeux. Pour autant, j’observe qu’ils sont souvent seuls avec ce qui les confronte et qu’il serait juste et nécessaire de reconnaitre et d’engager ce travail déterminant avec eux, au bénéfice de tous.  

 

 

Jérome Voisin, intervenant en Thérapie Sociale TST