article : "Les visions illusoires dans l'école"

 

Mes expériences, ce que je vis et ce que j’apprends en formation de Thérapie Sociale (certaines notions de cet article sont tirées du travail de C. Rojzman) m’amènent à proposer un regard sur les visions illusoires de certains parents, enseignants, enfants et directeurs d’établissements vis-à-vis de l’Ecole, ses visées et les conséquences pour cette institution et les acteurs eux-mêmes.

 

Se retrouver dans l’illusion envers l’Ecole amène à voir ce lieu partiellement. Voir seulement les parts qui nous feront le plus d’écho émotionnel. Voir ces parts qui vont satisfaire au mieux nos désirs et nos besoins vis-à-vis de cette institution.

L’illusion, « c’est ce qui nous arrive lorsque nous voyons la réalité à travers le filtre de nos désirs et de nos émotions » (C. Rojzman, Savoir aimer en des temps difficiles, 2015).

La satisfaction ou non de nos besoins et de nos désirs par l’Ecole va pouvoir soutenir nos visions illusoires de ce lieu. Voir ces parts qui donnent le plus de sens au lien qui nous unit ou qui nous sépare. Voir ces parts qui semblent justifier au mieux ce qui se passe entre nous et cette institution.  

Les illusions que l’on porte peuvent être d’autant plus renforcées et encouragées par l’Ecole elle-même avec ce qu’elle nous donne à voir et ce qu’elle nous cache.

 

Si l’Ecole ne répond pas aux besoins et aux désirs de chacun, si l’Ecole est vectrice d’échecs et développe chez les acteurs un sentiment d’impuissance, si une colère plus ou moins intense s’installe à cause de leurs réalités difficiles et douloureuses, ils vont voir l’Ecole comme le Mal.

N’envisageant plus la possibilité – plus ou moins infime – de se côtoyer, de se comprendre et/ou de travailler ensemble, il devient vital pour chacun de trouver un responsable afin de « garder la face ». Aux vues de ce qui se passe, qui d’autre alors que l’Ecole est responsable ? Les parents, élèves, enseignants et dirigeants concernés vont la diaboliser en faisant état à d’autres qu’ils sont face à une institution qui est principalement fautive de ce qui leurs arrive, irrémédiablement mauvaise et sensiblement irrécupérable.

 

Se considérer comme victime et faire entièrement porter sur l’Ecole les désillusions, les dysfonctionnements et les manques individuels et collectifs nous apparaît être la seule solution, l’unique issue pour atténuer nos mal-être respectifs. La nécessité de se distancer de cette institution dans laquelle nous sommes en échec et en souffrance nous semble vitale. Qui ne satisfait pas à nos besoins ? A cause de qui nous éprouvons des sentiments douloureux ? Dans quel lieu vivons-nous ces échecs ? Où sont renforcées nos souffrances ?

 

 

Par illusion, nous pouvons également voir l’Ecole comme un Idéal. Pour certains parents, enfants, enseignants et dirigeants, la vie dans l’Ecole est synonyme de réussite. Pour eux, ce lieu est vecteur de satisfactions et de bonheur. Ils la magnifient auprès d’autres car elle colle à leurs envies et répond à leurs besoins propres. Cette réussite est due en grande partie au commun qui les lie à cette institution.

L’enjeu pour ces acteurs est donc de tout faire pour maintenir et développer ce commun. Comment concevoir le bon fonctionnement d’une relation, le succès d’une collaboration et le plaisir d’être (et de travailler) avec les autres autrement qu’en faisant vivre le similaire ? Dans l’intérêt de continuer à satisfaire leurs besoins et à maintenir des émotions gratifiantes dans ce lieu, il faut s’attacher à faire vivre les similitudes.

Ces parents, ces enfants, ces enseignants et ces dirigeants vont alors tout faire pour mettre en veille leurs différences. Ils vont les cacher et ne pas chercher à voir celles des autres. S’oublier et oublier une part de l’autre pour soutenir le bien commun car les différences risquent d’étirer le lien unissant les acteurs entre eux et les unissant à l’Ecole. Les différences risquent de les séparer, de les distancer, de les affronter, de les isoler.

 

Eprouver des visions idéalistes de l’école va inciter certains acteurs à faire fusionner leur projet à celle de l’institution. Pour réussir à l’Ecole, soit ils vont accoler leurs envies personnelles à celles identifiées dans cette institution, soit ils vont projeter leurs propres besoins individuels sur ceux de l’Ecole. Cette démarche – plus ou moins consciente – va encourager chacun à adopter (ou faire adopter) des comportements, des attitudes et des discours uniformes.

Un conformisme de rigueur et un ensemble homogène vont se développer au sein de l’Ecole. Un jeu (gagnant entre certains au détriment d’autres) d’oubli de soi et d’annihilation de l’autre va s’installer et s’exercer.

 

Ces réalités illusoires et les comportements associés vont faire vivre aux dirigeants, enseignants, élèves et parents différents évènements. Dans cette nécessité d’homogénéité, certains vont s’entendre tenir des propos en contradiction avec leurs convictions propres, avec leurs ressentis intimes. Ils vont aussi se voir agir ou réagir d’une manière qu’ils n’accepteraient pas voir chez d’autres acteurs.

En corollaire, ces acteurs risquent d’être déstabilisés et ressentir un sentiment d’incompréhension plus ou moins fort si l’un d’eux, ou si l’Ecole elle-même tient un discours ou effectue des actes qui paraissent en opposition, en affront avec ce commun idéalisé.

Dès que des acteurs vont s’extirper de ce commun rassurant (et synonyme de réussite), dès qu’ils vont s’émanciper et faire vivre leurs différences, d’autres vont ressentir une inquiétude plus ou moins forte d’une mise en péril du bonheur préétabli. Les parents, les enfants, les enseignants et les dirigeants vont également se demander s’ils ne se sont pas trompés sur ce dit-bonheur : existe-t-il vraiment ? Nous concerne-t-il réellement ? Nous satisfait-il autant que nous l’imaginions ? Les acteurs ne se sont-ils pas égarés sur ce qu’ils considèrent comme l’origine de cette illusion : l’Ecole ?

 

Chez certains parents, enfants, enseignants et dirigeants, la vision qu’ils ont de l’Ecole est ancrée de manière plus ou moins intense : quelle que soit leur réalité, ils la voient soit comme un Mal, soit comme un Idéal. Chez d’autres acteurs, leur vision de l’Ecole est mouvante, plus dans l’entre-deux. Elle est liée et dépend des situations vécues et de l’impact émotionnel qu’elles auront sur l’acteur concerné à l’instant où ils les éprouveront. Les situations vont agir directement sur la vision des acteurs sur l’Ecole. Par exemples, un élève, habitué à avoir de mauvaises notes lors des examens, voyant son Ecole de manière négative, bascule dans une vision plus positive de celle-ci (ou d’un de ses acteurs) lors de l’obtention de bons résultats ; un enseignant satisfait de son institution, soutenu par elle dans le montage et la création d’un projet pédagogique spécifique auprès d’élèves va être touché et changer son regard vis-à-vis de son établissement lorsque ce projet ne pourra pas se réaliser par absence de financement.

 

Par ces différentes visions illusoires, l’Ecole va être dénaturée, figée et simplifiée pour et par ces multiples acteurs qui vivent, qui représentent et qui portent cette institution. C’est pourquoi, certains parents, enfants, dirigeants et enseignants sont amenés à avoir des regards réducteurs de la réalité, ce qui les encouragent à éprouver des sentiments manichéens et extrêmes envers l’Ecole et ses acteurs.

Nous pouvons également voir que ces différentes visions vont réduire, stigmatiser voire déshumaniser de manières plus ou moins subtiles leur propre identité, leur complexe humanité et leurs interactions : les sentiments manichéens et extrêmes vont être éprouvés également envers eux-mêmes.

 

Comment trouver les ressources en soi et dans l’Ecole pour aller mieux si les regards et les convictions sont basés sur des illusions ? Comment sortir de ces visions réductrices et potentiellement destructrices ? Comment faire vivre le commun et faire exister les différences de chacun dans cette institution ? Comment être ou (re)devenir acteurs singuliers et authentiques d’un mieux-vivre ensemble dans leur école ?

 

 

Thomas Papret, assistant de service social, en formation de Thérapie Sociale TST