Les professionnels des secteurs éducatif et social sont massivement formés et disposent même de hauts niveaux de qualification. Il y a pourtant des endroits où ces professionnels butent et sont mis en difficultés dans leur réalité professionnelle.

 

Nous ne nous attarderons donc pas sur ce professeur ou ce travailleur social motivé, compétent qui enseigne à des élèves, ou qui accompagne des publics motivés, dociles, qui légitiment celui-ci et la discipline en question, dans un environnement structuré et cadrant.

Que font ces professionnels quand toutes ces conditions ne sont pas réunies ?

 

Ils sont régulièrement confrontés dans leur aptitude à accompagner des personnes plaintives, isolées, dépressives, violentes envers eux-mêmes mais aussi envers d’autres, victimes de violence, etc.

Ils sont également contraints à un travail d’équipe, soumis à des liens hiérarchiques et participants d’une dynamique institutionnelle qui peuvent s’avérer compliqués.

 C’est dans ces liens à d’autres que peuvent apparaitre de réels obstacles à leurs exercices professionnels et à la réalisation de leurs missions. Dans ces moments, les professionnels sont exposés à des violences plus ou moins subtiles et ressentent une forme d’impuissance à agir ou réagir.

Comment ces questions sont-elles traitées en formation ?

 

Mes expériences me font dire que celles-ci n’apparaissent pas ou peu dans l’offre de formation qui est faite aux professionnels de ces secteurs (tant en formation initiale que continue).

Il y a massivement une tendance à faire de la formation un espace où chacun vient acquérir de nouvelles connaissances et apprendre des techniques.

Le risque est de réduire la formation à un lieu où l’on masque ou apprend à masquer ses impuissances, ses violences et plus globalement, sa réalité.

On s’y équipe de nouvelles théories, affine des concepts, schématise la réalité, acquiert des techniques de communication, d’organisation, de management, de conduite pédagogique, etc.

 Ces aspects de la formation peuvent être un bien mais ne sont-ils pas à considérer comme un plus et non comme un tout ?

 

En formation, on apprend et renforce surtout son rôle professionnel en s’installant dans une posture, en exerçant son langage, en adhérant aux valeurs du secteur et de la fonction. Ces dimensions sont nécessaires.

Pour autant, là où la formation aurait pu avoir pour fonction de soutenir l’autre, les autres dans la compréhension mais aussi l’amélioration de leur réalité, celle-ci ressemble bien souvent aux coulisses d’un théâtre où les comédiens viennent s’apprêter et se reposer de la fatigue générée par leur réalité professionnelle.

Qu’est ce qui empêche les personnes de ramener du « vivant » dans un espace de formation ?

 

Tant du coté des participants que du formateur, il peut y avoir la peur, la peur de s’exposer au jugement, à la désapprobation, à l’humiliation, à l’agression ou à l’indifférence. Il peut y avoir la peur d’être pointé du doigt (désigné «  malade »), de perdre la face et d’être exclu.

Il y a plus généralement la peur de la violence et la peur de revivre de l’impuissance qui fait souffrir (l’autre et soi). Et ce sont ces peurs qui, manipulant chacun, vont pousser les uns et les autres à agir avec violence, empêchant la transformation des impuissances individuelles et collectives.

Dans ces espaces de formation, chacun joue le jeu de « présenter son meilleur profil » (positif ou négatif selon les personnes, le groupe, le contexte,…), ce qui est légitime au début d’un travail de groupe, mais bien souvent, chacun joue à croire et faire croire qu’il n’est que ça.

Il y a là une forme d’idéalisation de soi et de ses semblables, où plutôt que de regarder ce que chacun vit, n’arrive pas à faire et le fait souffrir, la responsabilité des difficultés rencontrées est renvoyée à d’autres (publics, hiérarchies, collègues, société, …).

La formation court alors le risque d’entériner, d’entrainer voire de forcer les personnes à une idéalisation de ce qu’ils sont, de leur profession, de leurs missions, des modalités de réalisation de ces missions, renforçant une coopération que nous pourrions appeler « pathologique » au sens où les gens n’autoriseraient entre eux qu’un consensus inconditionnel et la diabolisation d’autres.

Ce rapport à la formation produit de la fatigue, du mécontentement, mépris, voire de l'épuisement, du dégoût et de la haine chez les stagiaires comme chez les formateurs.

 

La place du formateur est, dans cet espace, particulière.

Il est celui qui aurait pu former, éduquer, « tirer hors de » ces enjeux le groupe de participants et accompagner la transformation de la réalité des personnes.

Mais s’il est pris par un besoin, plus ou moins fort, d’amour, de reconnaissance ou de sécurité et que le face à face avec le groupe ravive des peurs et des blessures passées, il sera tenté de masquer ses imperfections, ses insuffisances, ses propres impuissances,  ses violences, et organisera cet espace pour que rien n’apparaisse de ces dimensions.

Le formateur sera pris comme les autres participants dans son rôle idéal et dans l’idéalisation du moment, alors même qu'il pouvait avoir l'intention de servir la réalité complexe de ses stagiaires.

Il fera alors autorité sans les autres, invitant les participants à la soumission ou générant la rébellion, ou déléguera l’autorité à ces autres.

Et même si l’intitulé de formation demande de traiter de la diabolisation, du mépris, de la haine, il aura tôt fait de transmettre des techniques pour ne plus diaboliser ou juger, là où il serait nécessaire d’accompagner le groupe dans sa réalité, à comprendre pourquoi chacun diabolise.

 

 

Jérome Voisin, intervenant en thérapie sociale, i-care  2013

article: " de la réalité en formation "