article: "la formation des travailleurs sociaux: quelle trans-formation?"

La formation des travailleurs sociaux a permis une professionnalisation massive, l’établissement d’identités professionnelles spécifiques, la transmission de singularités culturelles liées à des métiers ou des milieux, la spécialisation des professionnels, le renforcement technique des pratiques professionnelles.

Alors même qu’au cours de ces quarante dernières années, nous avons supposé que former les gens allaient régler les difficultés et favoriser la réussite des missions dédiées aux professionnels, nous constatons que les problèmes se transforment et que la part relationnelle et subjective de l’activité peut constituer un véritable obstacle à la réussite de ces professionnels.

La formation dans sa forme actuelle et historique repose sur l’idée que le formateur sait mieux que les autres, qu’il dispose d’une expertise, et qu’il sait ce qui est bon pour ces autres. Ces derniers s’inscrivent sur des stages où ils espèrent trouver des réponses à leurs difficultés, comme des étayages extérieurs à soi.

Le rapport formateur-formé est ainsi institué entre idéalisation/toute puissance et dépendance/impuissance.

Cette relation au savoir induit et produit un traitement vertical des problématiques, favorise une schématisation du réel des formés par le formateur et inscrit le traitement des questions soulevées par les formés dans un processus linéaire et progressif de réponses théoriques.

« Nos bibliothèques sont remplies de pensées brillantes », mais aucune d’entre elles n’a été élaborée dans le face à face quotidien, heurtant, avec nos publics. Avant ou après, mais pas pendant.

Ces pensées constituent des guidances, des points de réflexion, des visées, qui pourront influencer, façonner la posture et l’éthique du travailleur social. Pour autant, elles ne fondent pas le travailleur social en situation, potentiellement difficile.

Ici, l’instinctif est convoqué.

Les connaissances et compétences acquises et extérieures à soi soutiennent la posture et servent aussi à masquer dans le discours et les actes ce qui se vit intérieurement, réellement.

Dans ces moments, le travailleur social, porté par une positivité, fait le mieux qu’il peut, avec ce qu’il est, dont ce qu’il pense devoir être et faire (tel qu’appris en formation).

Dans nombre de situations, cela peut être suffisant pour réussir ou s’en sortir. Mais dans d’autres, il peut être confronté à de l’impuissance, à des conduites et difficultés qui font souffrir.

Nous assistons à la fin d’un cycle qui a servi ces quarante dernières années.  Cette fin ne veut pas dire que ces éléments vont disparaître, mais plutôt qu’ils ne sauront plus être suffisants.

C’est donc la fin de l’étayage extérieur à soi, de la rationalisation de l’activité, de l’expertise et de la soumission à celle-ci, de la schématisation du réel, du traitement vertical des problématiques complexes, du processus de réponses linéaire excluant la complexité.

Face à un monde complexe, nous avons à soutenir des renforcements et des transformations de postures, de pratiques et de dispositifs du travail social répondant aux enjeux de notre époque.

Nous avons à renforcer la posture du travailleur social en tant que soignant « sensible » par le lien.

S’il doit pouvoir être en lien avec tous, s’intéresser aux gens et les sécuriser afin de les soutenir dans des problématiques individuelles et collectives ; s’il doit pouvoir exercer avec bienveillance et fermeté, s’il doit être vecteur d’un climat coopératif avec tous dont des gens meurtris, blessés, cassés, il doit pouvoir mieux se préparer à cet exercice délicat :

  • En ayant mieux conscience de ce qu’il est, de son propre vécu dans les liens, de ses blessures et de ses ressources.

  • En repérant, en se confrontant et en travaillant à partir de ses sensations, de ses émotions, de ses peurs, de ses doutes qui peuvent soit le manipuler en situations parce que non vus, soit constituer de véritables ancrages relationnels.

  • En connaissant mieux sa propre négativité et propension au positivisme, afin d’être mieux aidant avec ceux qui sont traversés par ces tendances.

  • En ayant mieux conscience de sa violence, hors culpabilité, de ce qui l’active et de ses stratégies face à la violence d’autres.

 

Renforcer dans sa posture, mieux conscient de ses forces et vulnérabilités, des mécanismes à l’œuvre dans les liens sociaux et la vie collective, il pourra agir avec d’autres afin de créer des dialogues inédits, mieux confiants et sincères, des confrontations opportunes et constructives.

Et il pourra ainsi soutenir des visions plus réalistes des difficultés et responsabilités des gens mais aussi des ressources de ces derniers dans la résolution de leurs problèmes.

Il s’agit de trans-former les travailleurs sociaux afin qu’ils puissent aider à transcender les peurs, la négativité, la violence, sous toutes leurs formes, transcender les clivages personnels ou idéologiques, transcender les filtres individuels et collectifs et s’entrainer à mieux voir la réalité ainsi que leurs pouvoirs d’agir sur celle-ci.

 

Jérome Voisin

Intervenant en Thérapie Sociale