Cette série de trois articles intitulée "laïcité et chocs culturels : violences et opportunité du conflit" rend compte et développe mon intervention lors de la journée d'étude " comprendre et se confronter à l'interculturalité, pour faire vivre la laïcité au quotidien" réalisée à Dijon le 09 Novembre 2016, organisée par MSE Formations.

 

Ma contribution se fonde sur ce que je vois et travaille avec les gens, dont les professionnels de la Justice, de l’Education, du Travail social et de la Santé. Mes interventions consistent à créer et soutenir un cadre qui permet de dire, dialoguer et déterminer collectivement des renforcements de postures, de pratiques et de dispositifs correspondant aux difficultés et problèmes vécus.

 

 

Partie 1 : Réussir à bien vivre et travailler avec tous : intérêt, réussites et difficultés

A propos de vivre ensemble, je constate que les temps sont durs.

Nos enfants dès le plus jeune âge s’exercent dans un climat de guerre à évacuer leurs écoles en cas d’attaque terroriste. Nos enseignants et animateurs doivent veiller avec une exigence nouvelle à la sécurité de nos enfants et doivent faire face à des violences répétées contre eux et entre enfants. Des policiers sont attaqués régulièrement par des groupes de jeunes, et certains courent le risque d’être brulés dans leur véhicule. Des jeunes sont violentés par des policiers, et certains meurent dans nos rues ou nos commissariats. Depuis quelques années des jeunes français tuent, agressent d’autres français au nom de l’Islam. D’autres se réunissent autour d’un Islam rigoriste, vivent entre semblables et s’imposent dans des mosquées créés dans des élans plus ouverts par leurs parents. D’autres, plus nombreux, en direct ou sur les réseaux sociaux, crachent leur haine, nourrissent leurs soupçons à l’égard des institutions et des autorités (politiques, éducatives, de sécurité). Des citoyens sont discriminés du fait de leur appartenance ethnique, de leur croyance ou de leur territoire de vie. Etc.

La liste de ce qui m’alerte sur les difficultés de notre communauté nationale est longue.

Se rajoute à cela qu’il ne fait pas bon être seul aux prises avec notre monde (guerres, emprise du financier, catastrophes écologiques, exploitations des peuples, misère, droits des enfants bafoués, crises migratoires).

Nous pouvons bien sûr être malgré tout en réussite, vivre des choses personnellement ou professionnellement enthousiasmantes, mais ces éléments influencent nos vies. Nous pouvons alors être pris par des sentiments d’impuissance, de perte de sens, d’insécurité. Nous pouvons être traversés par des colères, des désespoirs face à ces constats, ce que nous n’arrivons pas à réussir suffisamment, à nos responsabilités, face à la montée d’idéologies extrémistes, à la ghettoïsation (riches/pauvres ; banlieues/rural ; jeunes/vieux…).

Et pour autant, nous sommes encore nombreux à vouloir et à œuvrer pour que ça aille mieux.

Le maitre mot, me semble t-il, est la fraternité. Pas une fraternité entre semblables classés par croyance, ethnicité, idéologie, lieu de vie… celle-ci est facile et fragmente notre société. Mais une fraternité générale, comme le revendique Abdennour Bidar (philosophe et haut fonctionnaire français).

En 2015, les Français considèrent que les principes qui animent la République sont d’abord :

                               . L’égalité entre les citoyens (52%)

                               . La liberté d’expression (49%)

                               . Puis la laïcité (36%), considérée comme un élément important de l’identité de la France par plus de 8 Français sur 10 (85%)

(Source : baromètre de la société inclusive V2 © TNS les PEP – Novembre 2015)

La fraternité, garante de la réalisation juste de ces autres principes n'apparait donc pas primordiale aux yeux des français.

« Dans ce triptyque (Liberté, Egalité, Fraternité), c’est la fraternité qui a fait le moins l’objet de recherches et de tentatives de solutions. Et pourtant c’est la fraternité qui conditionne tout le reste. Il n’y a pas de véritable liberté, pas de véritable égalité, s’il n’y a pas de fraternité. » (C. Rojzman, N. Rothenbuler, Savoir aimer en des temps difficiles : les trois combats, Editions Tredaniel, 2015, p. 25).

 

J’ajouterais deux éléments à propos de ce besoin de fraternité en rapport avec nos deux autres principes :

  • Sans la fraternité, un lien bienveillant et exigeant aux autres, une conscience que je suis engagé à vivre avec d’autres qui doivent pouvoir aussi exister, nous assistons à des revendications et conduites « folles », disproportionnées de la liberté individuelle ou collective où chacun estime que c’est son droit (« au nom de la liberté »), sans engagement dans un rapport aux autres responsable. Je prendrais ici l’exemple banal et quotidien de l’écoute de sa musique dans les transports en commun ou sur la voie publique. Des jeunes et moins jeunes estiment qu’ils ont droit d’écouter leur musique, non pas de manière privée et avec la vigilance de ne pas gêner les autres, mais plutôt sans conscience qu’il y a des autres ou avec une volonté d’écraser les autres qui ne méritent pas d’être respectés. La liberté seule peut donc s’avérer dangereuse. Si dans ce même exemple, nous y ajoutons l’égalité, nous pourrions revendiquer que chacun ait le droit d’écouter sa musique comme bon lui semble, garantissant à chacun cette possibilité. Toutes les musiques se valant, toutes les conduites se valant. Nous assisterions assez rapidement à des « guerres de son », des prises de pouvoir, rendant impossible toute vie collective.  Sans ce lien fraternel, il n’y a pas de consensus possible, pas plus qu’il n’est possible de conflit sans la violence. Reste donc la violence.

  • Sans la fraternité, la liberté et l’égalité peuvent devenir de véritables illusions idéologiques, mobilisées par les uns au détriment des autres, avec inégalité et injustice éprouvées.

Alors pourquoi aborder la question de la violence ? Parce que « c’est la violence qui empêche l’amour véritable entre les êtres humains, c’est la violence qui empêche ce sentiment de fraternité sans lequel il n’existe pas de coopération réelle » (C. Rojzman, N ; Rothenbuler, op cit, p.21).

Nous avons besoin d’espaces pour lutter contre le délitement des liens, les tentations communautaristes et la recherche de bouc-émissaires. Nous avons à clarifier ce que nous voulons vraiment, ce que nous ne voulons pas, renforcer notre cadre démocratique et trouver collectivement les moyens renouvelés de réussir à bien vivre et travailler entre tous.

 

Sur le plan culturel, à la différence de sociétés plus traditionnelles où les gens se ressemblent et où chacun est à une place donnée, nous vivons dans un contexte où mon voisin, mes élèves, mon médecin, mes collègues, mon beau-frère ne me ressemblent pas forcément et peuvent même m’être très éloignés culturellement.

Nous vivons donc un niveau inédit de diversité, inédit par la proximité de cette diversité et la multiplicité des rapports entre gens très divers. Nous réussissons à vivre dans ce contexte et l’école qui accueille, intègre, éduque, organise quotidiennement cette vie collective est à ce titre exemplaire. Mais tout comme l’école, malgré nos réussites, nous sommes confrontés à de réelles et prégnantes difficultés.

Nous cumulons donc tous, dans des intensités variées, des expériences plus ou moins réussies, enthousiasmantes, plus ou moins subies, décevantes, violentes de la diversité.

Ces expériences et leur ressenti sont influencés également par les différentes crises de notre époque, « distinctes bien qu’interdépendantes » (C. Rojzman, Sortir de la violence par le conflit, La Découverte, 2008) : crise du travail et de la position sociale, crise du lien et de la famille, crise de l’autorité et crise du sens. Je ne développerai pas ici ces différentes crises et renvoie à ce propos à l’ouvrage « la Thérapie Sociale » (Editions Chronique Sociale, 2015). C’est l’aspect cumulatif que je souhaite valoriser ici.

Certains d’entre nous restent suffisamment préservés de ces crises. Mais nombreux sont celles et ceux qui sont traversés par ces tensions et crises. Comment vivre un lien apaisé aux autres quand je suis exclu de la vie professionnelle, quand je ne parviens pas à m’insérer, quand ma famille a explosé, … ?

Ces crises sont facteurs d’instabilité, d’insécurité et donc de crispations et d’angoisses. Elles favorisent également des visions idéologiques et manichéennes des problèmes tendant à reporter la responsabilité de notre situation sur « le seul fait d’un groupe social qui serait aussi puissant que malveillant et dont le reste du monde serait victime » (CR, NR, IR, La Thérapie Sociale, Chronique Sociale, 2015) : capitalistes, islamistes, immigrés, politiques, jeunes, médias, juifs, francs-maçons…

Se rajoute sur le plan mondial un projet totalitaire qui veut s’imposer au nom de l’Islam et écraser nos humanités. Ce totalitarisme meurtrier enflamme une partie du monde et certains de ses soldats attaquent notre population, produisant des drames tels ceux du 13 novembre 2015. Il créé aussi d’importants mouvements migratoires de gens espérant trouver ici une sécurité, une justice, une fraternité.

Pourquoi traiter de la question des violences, de leur prise en charge et de notre capacité à les transformer pour évoquer le vivre ensemble et la laïcité ?

Parce que ces violences s’imposent à nous.

Parce que les violences ne sont plus l’affaire des seuls experts, des professionnels qui s’y confrontent ou des gens qui y sont sensibles. Elles sont partout, dans des intensités et des formes variées, dans les familles et les couples, les entreprises et les services publics, les cours d’école, les prisons, Etc.

Parce que nos « vieilles » réponses ne suffisent plus. Enseigner le vivre ensemble ou la laïcité est essentiel, de même que sanctionner et arrêter les auteurs de conduites graves. Mais nous devons trouver les moyens de renforcer notre projet commun avec des gens qui doutent, n’y croient pas ou plus, y sont hostiles, se supposent porteurs d’un projet supérieur.

Bien sur, chacun à son niveau, parmi ceux qui souhaitent que ça aille mieux, fait déjà des choses qui réussissent et d’autres qui marchent moins bien pour limiter la violence, créé des bons climats de vie ou de travail, fait respecter la laïcité et la met en œuvre de façon suffisamment juste. Nous tenons le cap et renforçons nos pratiques, nos dispositifs, prenons de nombreuses et heureuses initiatives. Je ne peux parler ici de tout ce qui se fait, j’ai donc choisi de mettre l’accent sur quelques éléments qui me paraissent déterminants et susceptibles d’aider à délimiter les renforcements nécessaires, pour un avenir durable.

 

 

Jérome Voisin, Intervenant en Thérapie Sociale TST

www.i-care-france.org

article: "laïcité et chocs culturels :

violences et opportunité du conflit" partie 1/3