Cette série de trois articles intitulée "laïcité et chocs culturels : violences et opportunité du conflit" rend compte et développe mon intervention lors de la journée d'étude " comprendre et se confronter à l'interculturalité, pour faire vivre la laïcité au quotidien" réalisée à Dijon le 09 Novembre 2016, organisée par MSE Formations.

 

Ma contribution se fonde sur ce que je vois et travaille avec les gens, dont les professionnels de la Justice, de l’Education, du Travail social et de la Santé. Mes interventions consistent à créer et soutenir un cadre qui permet de dire, dialoguer et déterminer collectivement des renforcements de postures, de pratiques et de dispositifs correspondant aux difficultés et problèmes vécus.

 

 

Partie 2 : Des expériences de la diversité

Pourquoi parler d’expériences heureuses ou malheureuses de la diversité ?

Parce que nous ne sommes pas neutres face à ces questions de vivre ensemble, de culture, d’identité, de laïcité, de violence.

Nos histoires influencent nos rapports à ces questions et aux gens qui les portent ou les symbolisent.

Notre vécu, notre ressenti en rapport avec ce vécu agissent sur notre disponibilité et notre capacité à réussir avec les autres, avec certains autres.

Les expériences heureuses peuvent créer de la motivation, de l’enthousiasme, de la confiance.

Elles favorisent le développement de compétences sociales et la créativité. Mais elles peuvent également être analysées et ressentis « par le bas », c'est-à-dire comme une expérience hors norme, susceptible de soupçon, si elles s’inscrivent dans un climat (réel ou fantasmé) vécu comme difficile.

Les expériences malheureuses de la diversité sont celles où des violences s’exercent (mépris, agression, humiliation, rejet, culpabilisation). Elles vont produire quant à elles des blessures, des déceptions, des soupçons et des appréhensions pour les liens à venir.

Un jeune à qui il est refusé l’accès à une discothèque, renvoyé à sa condition de « noir ou arabe ». Une enseignante chahutée régulièrement par les élèves dans sa classe, habitants du quartier d’habitat social et majoritairement de parents immigrés africains. Des professionnels qui refusent, au nom de leurs principes, de serrer la main de leurs collègues féminines. Une femme qui n’ose plus prendre les transports en commun en soirée du fait qu’elle y a été témoin d’agression.

Toutes ces expériences, positives et négatives, vont favoriser ou dégrader une disponibilité à vivre ou travailler avec d’autres. Cette disponibilité sera accentuée positivement ou négativement selon les critères suivants :

  • Répétée ou/et importante. En effet, si l’expérience de mépris est quotidienne pour un agent d’accueil d’un service public, elle risque de créer chez lui une démotivation, voire une appréhension à revenir au travail, à voir arriver certains publics. Ce professionnel peut assez vite se présenter de façon froide et rigide afin de se protéger des possibles attaques, suscitant malgré lui ce qu’il aurait justement voulu éviter : des mépris. De même, le caractère grave, traumatique va largement agir sur la disponibilité d’une personne à se remettre dans des situations similaires, voire même sur sa confiance générale. Inversement pour les expériences positives, enthousiasmantes, qui si elles se répètent ou se réalisent dans des moments importants, où il y a des enjeux forts pour la personne, elles ancreront un sentiment de confiance et de motivation.

 

  • Individuelle ou/et collective. Ces expériences de liens entre gens différents de par leur ethnicité, leur classe sociale, leur religion ou athéisme, leur territoire de vie, leur sexe,… n’auront pas le même impact si elles sont vécues de façon isolée ou si tout un collectif a partagé une même expérience. Des moments de convivialité réussie entre tous produisent de la confiance, de la sérénité et un bon climat de vie (tel l’élan populaire lors de la victoire en coupe du monde de football en 1998). Là où des événements difficiles et dramatiques telles les attaques terroristes du 13 novembre 2015 peuvent produire un traumatisme collectif, des peurs, colères et haines collectives. De plus, l’expérience induisant un filtre qui peut déformer le vécu et les situations à venir, les individus pris dans un collectif ayant vécu la même expérience difficile ont moins d’opportunité de secours, de distanciation soutenue, de réinscription dans la réalité, du fait que tous sont traversés par ce vécu.

 

  • Réelle ou/et fantasmée. Puisque les expériences cumulées heureuses ou malheureuses peuvent forger des filtres qui nous font interpréter la réalité, les situations auxquelles nous sommes confrontés peuvent être vues avec suffisamment de réalisme ou fantasmée, déformées par des expériences antérieures. Les expériences peuvent également être réelles au sens qu’elles existent vraiment ou fantasmées c'est-à-dire imaginées à partir d’informations récoltées dans mon environnement sans pour autant avoir soi même le vécu de ces expériences. J’étais frappé par exemple par le discours de jeunes enfants sur les quartiers à propos de la police vue comme raciste et violente, alors qu’eux-mêmes n’avaient pas d’expériences directes de rapports avec la police.

Ces expériences existent pour chacun et c’est leur intensité et leur cumul (des critères cités) qui vont agir malgré nous et rendre facile ou difficile nos relations à venir.

Il s’agit donc de s’entrainer à mieux voir ses expériences et particulièrement les plus difficiles, les malheureuses qui vont nous manipuler en situation et nous empêcher de réussir avec les gens.

Certains me diront qu’ils ne rencontrent jamais de difficile, même dans des moments vus comme compliqués par d’autres. Tant mieux, pour autant ils doivent faire des choses qui empêchent le compliqué de les atteindre tels que minimisation ou autoritarisme. Ils font sans doute des choses qui marchent et qui leur permettent de bien s’en sortir, des choses qui malgré eux ressemblent à des violences (contre soi ou les autres).

D’autres pourront me dire qu’ils ont beau regarder, ils n’ont pas vécu de difficile expliquant leur difficulté actuelle avec certaines personnes ou situations. Mon expérience, mon propre cursus sur ces questions, m’a fait voir que nos difficultés dans les liens pouvaient trouver des origines variées et prendre des formes subtiles. En effet la première expérience de la diversité réside dans le vécu familial, complétée et ajustée par les expériences sociales, tous azimuts.

Dans ma famille, quelles étaient les normes ? Étaient-elles souples ou rigides ? Comment étaient-elles transmises et comment étaient sanctionner d’éventuels écarts ? Quelle était la place du collectif et de l’affirmation de ma singularité ? Jusqu’où ? Comment étaient considérés le spirituel et le religieux ?

Enseigner les principes de la France républicaine, de la démocratie, le respect de la diversité, peut être très positif. La transmission plus franche de ces éléments parait incontournable aujourd’hui. Mais cela risque de ne plus suffire si nous considérons la place des vécus individuels et collectifs, des blessures, des violences et des visions idéologiques.

Si nous souhaitons renforcer un projet commun, renforcer les motivations réelles des gens à réussir ensemble, nous devons nous intéresser mieux à ce qu’ils ont vécu et vivent qui pourraient les empêcher.

Mieux parler de ce qui ne va pas, de façon plus personnelle, plus émotionnelle. Sinon les gens vont faire « les motivés, les compétents, les sauveurs » alors qu’ « à l’intérieur » ils n’y croient pas forcément, et d’autres feront « les démotivés, les victimes ou les diables » alors qu’ils ont un intérêt à voir s’améliorer leur situation. Sinon nous allons nous enfermer dans des visions et des débats idéologiques improductifs.

Ce n’est donc pas tant la différence, la diversité le problème. Ce sont les expériences malheureuses, difficiles de celles-ci qui posent problème. Quand la diversité est accompagnée de violence de mépris, de rejet, d’agression, d’humiliation, qu’elle blesse et fait souffrir.

 

Jérome Voisin, Intervenant en Thérapie Sociale TST

www.i-care-france.org

article: "laïcité et chocs culturels :

violences et opportunité du conflit" partie 2/3