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Réinitier une coopération : favoriser l’engagement de tous grâce à un cadre plus confiant

« Même en présence d’un expert censé réguler les relations, la mayonnaise est montée entre collègues. Des discrédits, des vérités criées et crachées de l’un sur l’autre, des insultes, des menaces… et une sidération collective. Dans ce moment je ne me sens pas bien, j’ai envie de fuir. On est témoin, on subit, on n’ose pas et ne sait plus quoi faire. Plus rien ne se passe, nous sommes tous sidérés, comme si plus rien n’était possible. Le tiers-régulateur n’a pas que fait silence pour reprendre la main après coup et susciter une bascule soutenante. Il n’est plus là. Sidéré et dépassé par cet événement. Le tiers supposé expert pour faciliter une pacification, une expression des violences a disparu. C’est assez terrifiant. Et j’ai malgré moi été témoin de plusieurs situations ou régulations du même type où des violences extrêmes se répètent. Dans ces conditions c’est impossible d’investir cette régulation. » (Propos d’un professionnel, recueilli en formation)

Ce n’est pas tant ce que sont et font les gens, ni même la violence, le problème. Bien sûr il y a des problèmes suffisamment conséquents, sinon le groupe n’aurait pas besoin d’un tiers. Le problème principal se situe dans le tiers, sa posture et le processus qu’il fait vivre au groupe.

Quand ce professionnel témoigne, je me rappelle et lui confirme que j’ai moi-même exercé, il y a une dizaine d’années, des régulations d’équipe en difficultés en exerçant ainsi. Ce qui aujourd’hui m’apparait comme insuffisant et même dangereux.

Je me présentais alors comme expert en régulation, capable de gérer tout type de crise, donc de violence, dans un collectif de travail.

J’arrivais donc « confiant » face à un collectif (alors que dans les jours ou les heures qui précédaient j’étais bien souvent inquiet).

Malgré le repérage de peurs et de souffrances déjà vives, j’invitais les gens à dire et dire encore plus ce qu’ils avaient à reprocher à d’autres, déclenchant alors certaines violences. Les « grandes gueules » parlaient, se plaignaient et pointaient du doigt ; les terrorisés se recroquevillaient ; les chefs ne montraient rien de fragile et surjouaient leur statut ; certains faisaient alliance ; Etc.

Dans les groupes où les peurs étaient trop importantes, malgré mes exhortations à dire, les gens régulaient leurs expressions et leurs échanges. Rien ne se disait de vraiment important ou « chaud ». Nous tournions poliment « autour du pot », ponctués de quelques échanges plus vifs.

Et moi dans tout ça ? je m’intéressais à certains propos, certaines souffrances et certaines violences. Je réussissais à apaiser certaines tensions. Et je faisais surtout en sorte de ne pas être vu dans ma difficulté, mon inconfort.

Pour garantir la viabilité du dispositif, je maintenais avec énergie une position de neutralité et restais égal face à tous et à leurs propos. Mais en réalité, certaines personnalités pouvaient me déstabiliser, m’impressionner ou m’agacer. Certaines souffrances m’irritaient. Certaines violences me faisaient peur. Et dans beaucoup d’éléments qui s’exprimaient, j’étais intérieurement tenté de prendre parti très vite pour l’un ou l’autre, voyant dans le groupe des bourreaux, des responsables et des victimes.

Face à un groupe qui revivait avec moi du trop dur, des pics de violence non régulables, je me disais qu’ils étaient fous et mauvais. Et face à un groupe trop poli ou précautionneux, je concluais qu’ils manquaient de courage. Mais le problème ne venait jamais de moi et du cadre que je leur proposais.

S’engager auprès de gens qui souffrent d’une situation dégradée dans leur collectif de travail, exige une autre posture, plus sincère, plus présente, avec eux. Sinon, ce n’est pas gérable. Cela s’apparente, peut être malgré nous, à une duperie, voire une trahison, d’abord de soi puis des autres.

Aujourd’hui, dans les régulations que je réalise, je pars du principe qu’il est hors de question que nous nous rencontrions pour faire ce qu’ils font sans moi, c’est-à-dire, entre autres, faire semblant, être menaçant, exercer du mépris, claquer des portes, …

Il est hors de question que les gens et moi soyons témoins et otages de la violence. Je ne me rends pas présent avec le groupe pour que les gens répètent strictement leurs relations difficiles, leurs tensions, souffrances et violences. Ça ne sert à rien. Avec le risque de rajouter du malaise et de la souffrance. Et c’est attendre de ma part un coté magique qui permettrait de tout traiter en direct, sans lien construit avec moi et entre eux. Ce n’est pas la vie. Il n’y a personne qui sait faire ça.

Si le lien entre les gens est souffrant, ce qui produit de la violence, il s’agit d’abord de s’occuper du lien et du climat dans lequel se réalisent ces liens.

                                                                                                                                                                                                     Jérome Voisin

Intervenant en Thérapie Sociale