article : "Relation d'aide: quelle distance professionnelle?" (1/3)

 

Mon travail consiste à aider les gens à mieux vivre ou travailler dans des situations et des contextes qui peuvent être difficiles, en prenant soin de leurs relations et de leurs environnements.

Mon expérience dans ce registre me permet d’affirmer que la distance professionnelle dans la relation d’aide est une vraie question qui mérite notre attention. Vraie question au sens où elle est tant facteur de motivation que de démotivation ; au sens où la relation d’aide mobilise nos émotions, nos défenses et notre affectivité ; au sens où il s’agit de prendre soin de l’autre, et aussi de prendre soin de soi.

 

Mon cursus en Thérapie Sociale m’a permis de voir comment je n’ai pas toujours su gérer mes relations professionnelles, comment j’étais pris de sympathie pour certains, de mépris pour d’autres, comment j’oubliais mon objectif pour entretenir une relation agréable, comment j’abusais de fermeté pour couper court à une relation que j’appréhendais ou qui était réellement pénible,  comment je pouvais me laisser envahir par l’autre et son besoin, comment je culpabilisais de ne pas parvenir à être juste et efficace tout le temps, et comment ne voulant pas reconnaitre et m’efforcer de traiter suffisamment tout cela je me manipulais, refusant de voir la fatigue, l’usure, produites par ces relations de travail.

 

Bien sur, toutes les relations d’aide ne convoquent pas avec la même intensité toutes les dimensions précédemment évoquées. Les professionnels réalisent dans de nombreuses situations des relations d’aide suffisamment justes et opportunes. Il y a néanmoins dans certaines d’entre elles des déséquilibres.

Comment cerner les enjeux généraux et singuliers (propres à chacun) de la distance professionnelle dans la relation d’aide ? Quelles sont les conditions d’une relation d’aide ? Comment renforcer notre aptitude à garantir une relation d’aide de qualité à tous ?

 

Une relation d’aide, qu’elle se réalise au titre du travail social, de l’accompagnement éducatif, de la prise en charge médicale ou du soutien psychologique ou psychothérapeutique, a pour visée de produire ou soutenir une aide qui corresponde fermement aux objectifs et besoins identifiés de l’aidé, tout en garantissant, en terme de processus, une relation à cet aidé suffisamment bienveillante.

 

Empruntant à Edward T. Hall sa typologie de la proxémie (« distance physique qui s'établit entre des personnes prises dans une interaction » in La dimension cachée, Paris, Points, 1978), nous pouvons noter que nous sommes dans différents types de relation et donc de distance à autrui.

Hall classifie les interactions selon quatre registres de distance physique :

La distance publique (codifiée selon les environnements pour évoluer, se mouvoir dans l’espace public)

La distance sociale (espace au sein duquel les interlocuteurs se parlent, se regardent, avec entre eux un no man’s land)

La distance personnelle (où il est possible d’être touché et de toucher, dans une confiance suffisante entre les protagonistes)

La distance intime (où la communication verbale n’est plus prépondérante)

 

Appliquée à la notion de distance professionnelle cette classification peut nous permettre de saisir certains enjeux de la relation d’aide. En effet, cette dernière suppose une distance sociale de fait entre l’aidant et l’aidé qui au départ ne se connaissent pas, ou ne se légitiment pas voire même se méprisent. Associées à cette distance sociale, nous avons des attitudes, conduites et défenses qui nous servent habituellement à nous présenter et nous préserver de certaines relations ou de certains aspects de la relation (type des masques sociaux : attitudes, discours, conduites, regard, …). Ainsi l’aidant adoptera une posture d’accueil, de disponibilité, d’empathie inconditionnels ou de technicité et le demandeur d’aide ou l’aidé se montrera plus ou moins faible, souffrant, dépourvu, ou à l’inverse (dans le cas d’une relation d’aide subie et non acceptée) résistera en donnant à voir sa suffisance, son autonomie, une sur-affirmation de soi. Il y a ici un premier indicateur de la qualité de la relation d’aide à l’œuvre : si nous sentons que l’un ou l’autre, l’un comme l’autre peinons à lâcher ce masque social pour être plus pleinement présents dans la relation, c’est que des craintes persistent et empêchent de réduire cette distance sociale (nécessaire au départ mais non satisfaisante dans le temps de la relation d’aide, idée développée par Charles Rojzman). Il s’agit donc d’apaiser ces craintes en travaillant à les identifier et à en cerner leurs sources réelles ou fantasmées.

 

« Je suis très attachée à l’idée que nous sommes les mêmes et que l’autre est un partenaire ! » affirme une professionnelle lors d’un stage sur cette question de la relation d’aide. Oui, nous sommes les mêmes en humanité. Nous ne sommes pas les mêmes en terme de place et de rôle dans la relation d’aide, en particulier au début de celle-ci. La relation est asymétrique et l’aidé a besoin de pouvoir projeter sur l’aidant qu’il a une compétence, des savoirs, des réseaux, une empathie qui peuvent être mobilisés et s’exercer à son bénéfice (alors que l’aidant n’a pas les mêmes besoins envers l’aidé). L’aidé n’a pas besoin d’ « un même », collant à son vécu. Il a besoin de trouver une aide d’un autre, même très différent, mais qui puisse l’aimer suffisamment (dimension abordée dans un article suivant, 3/3).

Et si une relation d’aide se fonde d’abord sur la légitimation de l’aidant par l’aidé, l’aidant doit avoir une conscience suffisante de l’aidant qu’il est et peut être pour les autres. Cette conscience suffisante de soi en tant qu’aidant ne se trouve pas dans des étayages théoriques, une somme de savoirs, un charisme ou un statut, mais dans l’articulation réaliste de ce que je sais, sais être et sais faire, et ce que je suis vraiment.

 

L’aidé a besoin de percevoir (et de vérifier, d’éprouver pour certains) le leadership bienveillant et cadrant de l’aidant. Et tous les aidés ne sont pas, à ce titre, égaux dans leurs besoins. Certains se satisferont au départ d’une légitimité statutaire ou de savoirs (c’est vous le médecin, l’assistant de service social, l’éducateur) alors que d’autres vérifieront « qui se cache derrière ce statut » avant de faire confiance, ou pas. Ceux-ci auront besoin non seulement d’éprouver le caractère bienveillant de l’aidant, mais bien souvent également sa capacité de fermeté (cadrage, tenue de l’objectif, …). Et plus la relation d’aide dure, plus il sera nécessaire de renouveler et étayer cette légitimité de l’aidant, autrement que par des savoirs et technicités.

 

Du coté des aidants, se répéter « ça va aller » n’a jamais évacuer la difficulté ou le danger. Nous avons donc à trouver les moyens de renforcer notre posture réelle d’aidant légitime et une relation d’aide apaisée avec l’autre.

Et tous les aidants ne sont pas égaux dans leur capacité à anticiper et traiter en situation les doutes, craintes, inquiétudes, soupçons, mépris les concernant, d’autant que ceux-ci ne s’expriment pas nécessairement de manière frontale.

Confrontés à ces aidés sur la réserve voire hostiles, nous pouvons être tentés de nous crisper, de renforcer une posture statutaire (faire le médecin, le psychologue, le travailleur social) ou de savoirs (en mobilisant un langage et des actes techniques). Pourtant c’est cette confiance construite dès le départ qui déterminera la liberté grandissante de l’aidant à questionner, partager, acter dans la relation mais aussi la liberté de l’aidé de dire et agir « son vrai » (son personnel et son intime réels), dont ses ressources, et donc la coopération entre eux.

 

 

Jérome Voisin, intervenant en thérapie sociale, i-care