Analyse des pratiques professionnelles : un superviseur vraiment présent

 

Comment garantir la réalisation d'un espace d'analyse des pratiques professionnelles ? Entre superviseur-experts et superviseur-éducateurs, un critère fondamental :la présence du superviseur

 

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Souvent, les professionnels sont demandeurs d'analyse de leurs pratiques.

Puis ils viennent légitimement à tâtons dans cet espace, testent, s'enthousiasment ou sont déçus. Ce dispositif d'analyse des pratiques professionnelles requiert une alchimie suffisamment réussie de cadre et de liberté, de liens et d'engagement, et de disponibilité physique et psychique de tous.

Ces éléments ne sont que rarement donnés au départ d'un groupe d'analyse des pratiques. Ils sont bien souvent à favoriser, à construire, pas à pas, séance après séance, avec tous, au gré des participations et des événements partagés et accompagnés dans le groupe.

Quelles sont les conditions favorables à la mise en œuvre d'espaces d'analyse des pratiques professionnelles ? Comment les stimuler ?

 

De mes expériences professionnelles d'éducateur spécialisé, supervisé, puis de formateur, de directeur, et enfin d'intervenant en Thérapie Sociale, aujourd'hui superviseur, j'observe une première condition favorable : la présence du superviseur.

En effet, réaliser un véritable espace d'analyse des pratiques professionnelles, vivant et opportun, est délicat et exigeant. Cet espace révèle nos besoins, nos manques, et suscite par la liberté qui y est permis, des projections et transferts.

Le biais des superviseurs experts

J'ai connu ce doute en moi, une méfiance, et même une hostilité pour ces espaces d'analyse des pratiques durant mes douze années de travail éducatif. D'abord comme éducateur, s'inscrivant contre la "psychologisation" du travail éducatif. Éducateur de rue, je valorisais la dimension sociale du métier. Mais pas seulement.

J'y ai observé à répétition, des superviseurs souvent hautement qualifiés du point de vue de la psychologie clinique, de la psychanalyse, des spécialistes de l'enfance, de l'adolescence ou de la relation d'aide.

Il y avait là un malentendu : ces superviseur-experts se légitimaient et étaient sollicités du fait de leurs expertises, et nous, nous souhaitions travailler cette question du lien à nos publics (voir article « quel superviseur pour l'analyse des pratiques professionnelles ? », Psychologue.net ; 14-01-19).

Bien souvent, ces experts s'intéressaient à nos pratiques éducatives avec la volonté de subtilement leur coller une analyse, une théorie ou un concept, qui préexistaient généralement à la situation décrite et qui venaient réduire celle-ci à une dimension univoque. Si je résumais mon impression : nous n'existions qu'à travers notre acceptation à nourrir leur position théorique et le renoncement à notre liberté. Ils avaient « la main » et gardaient le contrôle.

 

Et d'une certaine manière, nous gardions nous aussi, professionnels, le contrôle, méfiants de la façon dont s'exerçaient ces expertises.

Ces mêmes superviseurs faisaient fi de la dynamique du groupe et de ses spécificités, ses difficultés, des sensibilités individuelles. Le groupe d'analyse des pratiques professionnelles, avec ses objectifs spécifiques, n'existait pas, n'était pas construit.

Ces superviseurs transformaient alors ce qui s'annonçait comme analyse des pratiques en analyse clinique de situations et étude de cas. Et ils pouvaient exiger que chacun passe tour à tour, sans vérification aucune de l'adhésion et de la qualité du lien que nous entretenions au dispositif, au superviseur, à soi, et entre nous.

J'ai accepté par moment de laisser triompher sur la complexité de nos relations avec nos publics, une théorie souvent écrasante et simplificatrice, masquant souvent un jugement de ma posture et de ma pratique, quand bien même cette théorie pouvait être inédite et intéressante pour nous, « pauvres travailleurs sociaux » !

La nécessité d'un intervenant vraiment présent

Ce n'est pas l'expertise le problème. Elle a toute sa place.

Mais elle peut être ou devenir un problème, si elle se fait sans le lien, sans un climat de coopération et d'empathie suffisantes et construites, sans une liberté garantie de tous. Elle peut alors servir le superviseur à faire autorité en mettant les personnes à distance, à combler les silences, la passivité des professionnels, à simplifier ce qui se montre.

Elle peut également empêcher ces mêmes professionnels de monter dans leur réalité franche et de servir la question et le groupe par leurs intuitions, leurs positions et leurs savoirs.

Nous partagions entre collègues ces appréciations. Nous traînions le pas à retourner tous les mois dans ces instances que nous parasitions bien souvent par des agitations, des hostilités, des passivités, ou des retraits. Et dès que l'occasion se présentait, nous demandions à changer d'intervenant en analyse des pratiques.

En fait, je m'aperçois après coup que mes méfiances et réactions (et sans doute celles de mes collègues) correspondaient à la fois :

  • À ce qui me faisait peur, pour moi-même, d'un regard sur la dimension psychologique de ma posture et de ma pratique, qui plus est d'un regard forcé, contraint sur cette dimension. Éducateur, j'observais que l'aspect psychologique était souvent invoqué dans nos métiers sous forme de diagnostic de nos publics, d'une mise à distance de ceux-ci, masquant notre impuissance à agir et renvoyant la responsabilité sur leurs troubles : « David a un problème avec les femmes », « Hicham ne supporte pas la frustration». Autant de vérités, peut être vraies, sur nos publics mais qui n'avaient pas vocation à produire des ajustements et ne nous engageaient pas à se dire comment nous y retournions. J'aurais pu malgré tout m'intéresser et investir cette dimension psychologique dans cet espace d'analyse des pratiques professionnelles si j'avais pu y confronter mes visions négatives, dire mes doutes et soupçons, refuser des diagnostics, et vérifier la qualité d'un accompagnement adapté qui servait ma pratique et se faisait avec moi.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  • À ce qui s'apparentait à un « psychologisme », une prise de pouvoir et d'autorité de la psychologie et de ses agents sur l'action éducative et sociale. Alerté, j'activais mes défenses.

Toutes ces années, je n'ai pas connu d'intervenant réellement présent et attentif, intuitif, puissant et sensible.

Exercice difficile de réunir ces talents ou qualités construites ; de réussir à les mettre à disposition et les renouveler au service de professionnels et de groupes qui au départ et parfois même pendant plusieurs mois n'en veulent pas, sont (re)traversés par des doutes, des agitations, leurs défenses et projections, Etc.

Être intervenant, c'est être de façon variée, vaillante et le mieux opportun (bien souvent au cours d'une même séance) : leader, premier de cordée, guide, sherpa, soutien, ancrage, secouriste, accueillant, cadre, facilitateur, passeur, errant, guérisseur, lucide, optimiste réaliste et équilibriste.

Toutes ces postures sont convoquées et sont l'effet de la présence à soi, à l'autre, au groupe.

Elles ne sont en rien des techniques qui préexistent et déterminent le travail avec le groupe.

Elles ne sont pas nécessairement pensées.

Elles sont bien souvent senties et aident à traverser avec justesse une situation, un moment, un cap.

 

l s'agit d'être présent et d'accompagner chacun et le groupe, selon les besoins, avec la visée que le groupe développe pour lui-même et entre ses membres de mieux en mieux cette présence à soi et à tous, et ces mêmes postures.

Jérome Voisin, intervenant en Thérapie Sociale TST, I-CARE FRANCE

Photos : Shutterstock