13/01/13- Colloque organisé par l'IRTESS de Bourgogne, l'Institut Charles Rojzman et le COFED : "violence et coopération"

 

Intervention de Jérome Voisin: "Violences et coopération dans les espaces de formation" :

 

Pour traiter cette question, nous choisirons de nous arrêter sur le face à face entre le formateur et un groupe. Qu’il s’agisse d’un formateur avec un groupe d’adultes en formation initiale ou continue, d’un enseignant avec des élèves ou d’un intervenant sur un dispositif de supervision ou d’analyse des pratiques professionnelles, les enjeux sont pour bonne partie semblables.

 

  • Si le formateur est motivé, qu’il se sent à l’aise dans ce cadre d’intervention et qu’il traite d’une thématique dont il se pense expert.

  • Si en face de lui, il a à faire à des stagiaires ou des professionnels motivés, dociles et qui le considèrent comme légitime.

  • Sil’intervention se réalise dans un environnement positivement cadré et structurant.                                                                                                      Ce temps de formation se réalisera sans problème particulier pour chacun des protagonistes.

 

Mais que se passe t-il quand  toutes ces conditions ne sont pas réunies ? Et plutôt que d’attendre la situation idéale, comment œuvrer avec un groupe passif, méprisant ou  hostile ?

Que fait un formateur ou un enseignant, face à des élèves démotivés, rebelles, n’y croyant plus ?

La pénibilité de sa tâche risque de faire disparaitre les élèves gênants et leurs besoins au bénéfice des élèves suffisamment dociles et reconnaissants.

Il fera peut être preuve d’autoritarisme, sera tenté d’humilier ou de faire culpabiliser « les mauvais élèves », voire leurs parents.  Il pourra être démotivé et s’en vouloir pour tout ce qu’il n’arrive pas à faire, dépréciant ce qu’il est, sa fonction ou ce qu’il fait.

Ou plutôt que de culpabiliser, il pourra renvoyer la responsabilité de cette difficulté sur tous les autres : ses élèves mal éduqués, leurs parents démissionnaires, l’école qui abandonne ses profs, ses collègues laxistes, le Ministère maltraitant.

Et il trouvera des collègues de travail ou des cercles d’amis partageant sa fatigue et son regard sur les fautifs.

 

Et les élèves ? Refusant de voir ce qu’ils font, ils rejetteront la faute sur cet enseignant, l’école, le système !

Ces élèves ne constituant pas un groupe homogène, ils pourront entre eux se victimiser, trouver des fautifs, des coupables, s’empêcher de dire ou de faire, créer des clans.

 

Autre situation : que fait un formateur ou un intervenant en supervision face à un public dans la plainte, le soupçon ou l’indifférence ?

Peut être agira t-il à l’identique de l’enseignant avec ses élèves, niant ou minimisant ce que ces personnes manifestent ? Ou peut-être sera-t-il tenté de faire avec les plaintes de ces dernières ? Mais l’intention suffit-elle ?

Je me souviens de ce que j’ai moi-même pratiqué pendant des années à ce sujet.

En tant que formateur, considérant que les gens avaient des choses à dire dont des plaintes, j’avais créé une modalité pour commencer un travail de groupe qui permettait à chacun de dire tout ce qu’il voulait, sans feed back. Cela produisait une bonne ambiance de travail, ces gens ayant le sentiment d’exister et d’être pris en compte dans mes sessions de formation.

Je vois aujourd’hui que je n’en faisais rien ou pas grand-chose. J’étais avec le groupe, portant un masque de bienveillance et d’empathie inconditionnelles me laissant charger par tout ce qui s’exprimait. Mais je n’en pensais pas moins. De façon subtile, je sélectionnais par leurs expressions, les personnes qui m’étaient sympathiques et avec lesquelles j’avais envie de travailler. Je parvenais à travailler avec tous les autres mais pouvais subtilement mépriser ce qu’ils disaient ou étaient. Je discriminais.

 

Mes expériences me font dire que ce risque de l’enseignant, du formateur, de l’intervenant, est en chacun de nous et se réalise différemment selon les personnes en face, les interactions, les  contextes, le stress ou la fatigue.

Comment travailler ce risque ? Comment travailler avec le groupe ? Comment traiter au plus près de la réalité en formation ?

Réalité de ce qu’est le formateur et de ce qu’il peut faire, réalité de ce que sont les personnes, de ce qu’elles montrent au formateur et de ce qu’elles portent en elles, réalité de l’objectif de la session, réalité du contexte de l’intervention.

 

Comment dépasser ce qui empêche de prendre suffisamment en compte toutes ces réalités ?

Comment sortir de l’idéalisation ou de la diabolisation de soi, des autres, de l’objectif, du projet, du processus, du contexte, et parvenir à travailler avec tous ?

C’est là que la dimension thérapeutique de la thérapie sociale agit. C’est avec les autres, avec tous les autres, ce qu’ils sont et ce qu’ils font entre eux et avec le formateur, manipulés par leurs blessures, que nous proposons de travailler au bénéfice d’une question du groupe.

Il y a en effet une centralité des blessures familiales mais aussi sociales, tant que la souffrance qui leur est associée n’est pas considérée pleinement. Considérer suppose traiter la blessure et sa souffrance avec empathie. Ce qui est à distinguer d’une sympathie ou d’une antipathie, l’une préservant ou cocoonant alors que l’autre rejette, exclue, méprise.

Bien entendu, les blessures restent, et plus elles sont historiques, intenses ou répétées, plus elles risquent de continuer de manipuler chacun.

Mais dans le temps du groupe et de sa question, des blessures ayant été vues et reconnues, les personnes peuvent voir et accepter leurs responsabilités respectives de leurs violences et leurs protections. S’élaborent alors de nouveaux niveaux et types d’échanges entre les personnes du groupe prises en considération dans leurs besoins. Les personnes échangent et confrontent alors des informations et peuvent collectivement, de façon coopérative, imaginer des moyens de résoudre leurs difficultés.